Colibris du Panama, une journée chez Selasphorus scintilla, le petit énervé du Volcan Barú (suite et fin)

Publié le par Michel Lecumberry

  Reste peu de temps, la luminosité va bientôt décliner. Continuer à observer le même site ou bien tenter autre chose. Les hommes sont parfois joueurs. Le petit manège répétitif d'une des femelles a attiré mon attention. Sa collecte de nectars dure quelques minutes, puis s'achève brusquement par un  vol rapide au large. Telle une flèche, la voilà qui disparait au travers du feuillage d'un rideau de grands arbres. Visiblement pour rejoindre des caféiers, en contrebas.

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  Il va falloir délaisser la probabilité du tapis vert d'un casino évoqué plus haut pour se diriger vers du beaucoup moins probable. Sûrement que par là-bas se cache un nid minuscule, et de petites bouches à nourrir. Suivre un sentier, passer sous les arbres pour découvrir l'envers du décor. Là, des centaines de caféiers se blottissent au creux d'un ressaut dans la colline. Tous semblables, chargés de grappes de cerises mûres, attendant d'être délestés par les saisonniers G'nöbé. Belle meule de foin pour dénicher une aiguille perdue. Chances quasi nulles parmi cette bande de clones. Tapis de sapins de Noël enguirlandés de boules rouges et vertes.

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  Tu restes un peu à couvert, tentes de recueillir quelques indices, en l'absence desquels ta mise sera perdue. Un bon quart d'heure immobile pour essayer d'apercevoir la petite laborieuse. La voila qui émerge brusquement d'un groupe de caféiers et se perche sur la branche haute d'un arbuste décharné. Pour le jeu de pistes, c'est la seule indication qu'elle voudra bien m'offrir. Tangible mais, pour le moins qu'on puisse dire, un peu vague. Après quelques minutes, elle s'en retourne vivement vers son massif de fleurs nourricier. Sherlock Holmes peut commencer à sortir sa loupe. Se fixer une limite raisonnable. Délimiter une aire et pratiquer une fouille au corps méthodique.

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  Un à un, inspecter chaque arbuste, tourner autour, examiner chaque branche, à mi-hauteur surtout, zone la moins risquée pour un nid. Un, deux, trois… dix, patience. Bredouille, repartir se cacher, elle va revenir, ne pas l'effrayer. En effet, elle revient. D'abord perchée là-haut, puis, après un temps de veille sécuritaire, elle plonge vers un arbrisseau et fait un brin de stationnaire. Le battement de ses ailes, comme sur un petit Larousse illustré, sème à tout vent des aigrettes qui ressemblent à celles des pissenlits. Elle joue avec mes nerfs, sans le savoir. Disparait vers les caféiers déjà inspectés. Peut-être joue-t-elle avec mes nerfs en le sachant… Revient vers son observatoire. Des secondes d'éternité. Enfin, repart chercher ses nectars aimés. Ici, reprendre la quête.

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  Bingo! Le minuscule nid est là! A peine plus grand qu'une pièce d'un demi-dollar. Caféier numéro 13, sûrement… S'approcher encore, le nez entre les rouges cerises. Le petit cotonneux roupille. Bien peinard, après son rototo, il fait sa sieste, repus. Le fils unique prend toutes ses aises, envahi le minuscule appartement. Il doit avoir une dizaine de jours. Des embryions de plumes percent le duvet. Dans la famille, parfois ils sont deux jumeaux. Si c'était le cas, le fratricide a poussé le frangin par-dessus bord, se ménageant un lit king-size pour lui tout seul. Mais je ne le crois pas capable d'un tel crime, il est si aimable, poussant la courtoisie jusqu'à me laisser le prendre en photo, en close-up, sans bouger d'une plume. A peine daigne-t-il battre de la paupière pour dire qu'il est vivant. Le temps imparti avant le retour de la maman métronome s'écoule. Ses heures de biberons, je vous le dis, sont on ne peut plus respectées.

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  S'éloigner. Se mettre à distance limite pour l'observation et l'éventuelle photo souvenir, tout en gardant le nid en perspective au milieu des branches fournies des caféiers, pas facile. Par chance, je peux m'adosser à un petit talus à bonne distance. Ah! Si, comme un pro, j'avais pris mon trépied et un filet de camouflage… Tenir le barda à bout de bras, durant quinze ou vingt minutes, collé à l'œil sans se mettre à trembloter, pas évident. Mais faut faire avec. La routine d'approche de la femme du petit agité, lui reste là-haut à se goinfrer de dessert, recommence. La branche haute, le vol stationnaire pas loin du nid, la disparition dans les arbustes, des secondes qui paraissent des heures.

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  Soudain, le minuscule endormi remue dans le viseur. La tête de redresse, le bec s'érige. Dans ma poitrine, les tambours du Bronx se réveillent aussi. Adrénaline. Espérer la cerise sur le gâteau. Quelle belle journée déjà. Mais quand, venue de nulle part, elle se pose sur le rebord du nid… c'est quelque chose! Par l'œil cyclopéen du 300 mm, elle semble proche. Mal éclairée, cette scène restera quand même un moment fort émouvant. Pour ces trente secondes, il valait vraiment la peine ce long et trop rapide voyage.

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  Le petit goulu ouvre de plus en plus large sa gorge. Le bec nourricier plonge. Livraison directe dans l'estomac. Il faut qu'il finisse vite sa croissance et apprenne à voler le plus rapidement possible pour s'éloigner des dangers venus de la terre. On l'imagine déjà, zébrer l'azur. Petit engin d'exception, mi hélico, mi avion de chasse, aux couleurs scintillantes, parcourant les flancs du volcan Barú. Un petit énervé bien sympathique de plus… A l'an prochain, mon p'tit gars…

 

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Publié dans Oiseaux du Panama

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