Colibris du Panama, une journée chez Selasphorus scintilla, le petit énervé du Volcan Barú.

Publié le par Michel Lecumberry

  Lui, déjà plusieurs fois, je l'avais bien repéré. Vif comme la foudre, étincelant comme un Louis d'or qui rougirait sous la caresse d'un Harpagon. Toujours visions furtives, au cours de visites guidées dans les caféiers des environs de Boquete. Mais, me voyez-vous, interrompant un récit historique des ces plans de café, venus de leur Ethiopie natale pour trouver ici le microclimat qui en a fait l'un des meilleurs au Monde, demander à mes auditeurs interloqués: "veuillez m'excuser, j'ai besoin de deux-trois photos de cet individu pour mon blog. Je ne serai pas long, dans une heure maxi, je repasse vous prendre…". Pas possible. Alors se promettre de revenir, seul, pour quelques têtes-à-têtes.

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  La belle saison ensoleillée est courte et noircit l'agenda de dates d'accompagnements de voyageurs. Depuis plus d'un mois je vise, que dis-je, je couve  la seule petite séquence de trois jours libres en ce mois de février. Bon, faut savoir que depuis Portobelo, le Volcan Barú, c'est pas la porte à côté… Dans le sandwich route-séjour-route, restera au centre une maigre journée sur place. Mais, généralement, c'est là que se trouve le meilleur…

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  Reste que jouer le truc sur si peu de temps, c'est risquer les conditions météo comme on jette sa pièce sur un tapis de casino. Le soleil, c'est un pair-impair, une bonne chance, mais pour le vent suffisamment calme, c'est sur ton numéro favori que doit tomber le jeton et… la petite bille. Une chance sur 36! Nous sommes en période d'alizé et ici, jouant à saute-mouton sur les sommets de la cordillère, il arrive bien accéléré par effet venturi. Neuf heures du mat', je suis à pied d'œuvre. Ciel clair, cumulus effilochés se diluant, le ventre déchiré sur les sommets alentours en guise de suicide. Le petit ULM, sept centimètres de long hors tout, équipé d'un moteur de Mirage 2000, sera fidèle à ses noms latin et vernaculaire*1, ça va scintiller fort! Mais pour ce qui est du vent, aie aie aie… Les zébus des alentours feraient mieux de laisser leurs cornes à l'étable, ça va décoiffer sévère… façon Camargue un jour de bon mistral.

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  Les massifs de frêles Rondeletia courbent l'échine de gauche et de droite, furieusement, les caféiers aussi. Tu penses que le petit agité va avoir bien du mal pour se ravitailler en vol. Le minuscule avion de chasse doit viser le petit cône du gros porteur de nectars. Mais les cônes, aujourd'hui, ont chopé la danse de Saint Guy, un mouvement Brownien d'enfer les brinquebale. C'est oublier la micromécanique de haute précision qui se cache sous ses plumes. Le seul oiseau, avec tous les autres modèles de son espèce,  qui ne dispose pas d'une articulation simpliste des ailes, banal mouvement répétitif de bas en haut (et inversement…). Lui, dispose d'une mécanique hautement sophistiquée. L'articulation fait des huit! Si, si, vous avez bien lu… des huit! Et au rythme moyen de quatre-vingt mouvements par seconde. La lubrification doit être à la hauteur… De ce fait, il peut voler en avant mais aussi en arrière et c'est un as du stationnaire. Alors, même avec ces rafales, il n'aura aucun problème pour se régaler. Comme un gamin gourmand, au prix de quelques contorsions grimaçantes, cherche de sa langue étirée jusqu'au tréfonds du cornet les dernières particules élémentaires de glace, il atteindra son but sans problème. Le seul qui va rencontrer quelques difficultés sévères aujourd'hui et bien, c'est celui qui voudra capter son image.

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  Même par vent calme, faut avouer que ça n'est pas du mille-feuilles. La femelle, moins éclatante, est aussi, semble-t-il, moins nerveuse, plus "le cœur à l'ouvrage". Elle butine plus calmement, mais tout est relatif… Elle à l'air un peu plus méthodique, écume un bouquet avant de filer au loin, on ne sait où, vers l'ombrage de grands arbres qui protègent des caféiers. Je parle ici de ce que je vois aujourd'hui. Les mâles font de plus grands zigzags subits dans le massif, s'attardant pas plus d'une seconde à chaque fleur. Il est imprévisible, parfaitement désordonné et c'est pour ça que je le qualifie de petit énervé. Je remarque, ce sera important pour la suite de ma journée, qu'au contraire des femelles il se repose sur des arbustes à peu de distance des fleurs. Le plus souvent à l'ombre. Zut et zut… Son poitrail n'est resplendissant que lorsque le soleil frappe ses plumes sous un certain angle. Sinon le Selasphorus scintilla devient plus anonyme… sans pour autant devenir banal.

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  Les colibris sont des phénomènes. Leur vitesse est stupéfiante. Usain Bolt aura beau consommer sans modération ses nectars bien à lui, durant ses 9 secondes et 58 centièmes, il ne pourra que parcourir cent mètres et devoir s'arrêter au bout, un peu essoufflé.  Le petit bolide à plumes, dans le même temps, couvrira quelques 300 mètres et tiendra la vitesse autant qu'il faudra. L'un d'eux, Archilochus colubris*2,  habitant pas loin d'ici, sur la côte Pacifique, part chaque année du Panama pour se balader jusqu'au Canada où il va nicher! Celui-là est aussi un superbe, la gorge du mâle est couleur rubis. Précisons qu'ils sont une soixantaine d'espèces de colibris sur le pays… Encore du pain sur la planche…

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  Il me reste deux heures avant que le jour ne décline. L'ombre de l'imposant toit du Panama, massif volcanique qui culmine à 3475 m, plonge vite sur le versant oriental et dégringole tout aussi vite sur la petite ville de Boquete. Une question se pose: mais où donc file la petite femelle entre deux séances de butinage, tandis que le mâle bulle sur une branche voisine? Il y a anguille sous roche…

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A suivre

 

Notes:

*1: Selasphorus scintilla, Colibri scintillant

*2: Archilochus colubris, Colibri à gorge rubis

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Publié dans Oiseaux du Panama

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