Le cimetière français du Canal de Panama

Publié le par Michel Lecumberry

   Pour se rendre de Panama aux Ecluses de Miraflores, il faut emprunter une route qui, au début, longe le Canal et la voie ferrée Panama-Colon. Très agréable, elle serpente par la suite à travers les magnifiques forêts des Parcs Soberanía, Summit et du Camino de Cruces. Quelques kilomètres après les écluses, à la sortie du lieu-dit Paraïso et juste avant d’atteindre le Pont du Centenaire, une prairie piquetée de petites croix blanches tapisse en pente douce le flanc inférieur d’une colline boisée. Au bord de la route, protégée du soleil par un arbre généreux, une stèle recouverte de céramique indique que vous êtes bien devant le Cementerio Frances. Et les dates marquées (1880-1889) vous précisent qu’il s’agit bien de l’époque de la construction du Canal Français.

cf-stele   Les historiens sont aujourd’hui d’accord pour indiquer que durant cette période 19 500 à 20 000 travailleurs français ont trouvé la mort sur ce terrible chantier. De nombreux cimetières, pour beaucoup situés tout au long du tracé du canal, ont disparus lors des travaux du canal nord américain. L’élargissement de son cours et le déplacement de la voie de chemin de fer en furent la cause. Les restes ont sûrement été regroupés dans des fosses communes. Vers Gatun, il semble que les vestiges de ce qui pourrait être un cimetière de cette époque vont disparaître (si ce n’est déjà fait) au cours des travaux de construction du troisième jeu d’écluses.

cf-vue   Dès leur arrivée au Panama, les ingénieurs français vont coloniser le Cerro Ancón, la colline qui surplombe la capitale. En particulier, on va construire ici la résidence de l’Ingénieur en Chef et implanter une ferme modèle, élevage et agriculture, pour les besoins alimentaires mais également pour servir d’école. C’est là également que sera édifié un hôpital*1 et, très logiquement, un cimetière à proximité directe. On sait que les Etasuniens vont construire le canal pour raison militaire davantage que dans un but commercial. Aussi, dès le lancement des travaux, vont-ils annexer la totalité de cette colline hautement stratégique. Place aux postes d’observations, bunker, antennes radio et autres radars, exit le cimetière. Celui-ci sera déplacé vers l’emplacement d’un ancien camp de travailleurs français à Paraïso, c’est là qu’il se trouve encore de nos jours.

cf-tomb1   Chacune des petites croix en fonte porte un numéro, vraisemblablement en référence à des listes d’archives. Celles-ci, abandonnées par la Compagnie Universelle dans la précipitation du départ, se trouvent maintenant à Washington avec celles du canal nord-américain. La plupart des travailleurs enterrés ici sont originaires de Martinique et de Guadeloupe, deux plaques commémoratives en témoignent. Non loin de l’obélisque du monument qui domine le cimetière, deux tombes entourées d’une grille portent encore les noms*2 de deux jeunes ingénieurs français morts de fièvre jaune. En contrebas, à la lisière de la forêt, quelques tombes disséminées ne porte pas d’inscription, parfois un numéro.

cf-tomb2    Nous devons à Monsieur Hugues Goisbault, actuel ambassadeur de France au Panama, d’avoir récemment fait remettre en état ce cimetière qui, ces derniers temps, se trouvait un peu "abandonné". Qu’il en soit ici remercié. Les guides de tourisme, vont pouvoir ralentir ou mieux s’arrêter un instant avec leurs visiteurs pour évoquer la mémoire de ces compatriotes qui ont participé à ce que les Panaméens reconnaissants appellent "l’effort" des travailleurs français du Canal.

cf-monum   Je veux remercier mon ami Jean-Christophe Henry, qui très gentiment m’a fourni sa photo aérienne du Cerro Ancon et m’a indiqué la plupart des informations et anecdotes reprises dans cet article.

cerro-ancon   Faisant un jour des recherches sur le sanatorium français de l’île de Taboga (où séjourna Gauguin) cet historien amateur éclairé et néanmoins acharné fût invité à visiter la petite île voisine Taborcillo. Farfouillant dans les herbes hautes, pareil au myrmecophaa tridactyla, le grand fourmilier du Panama, à la recherche de quelque menue pitance, Jean-Christophe découvrit, grâce à ses yeux de lynx, des croix de fontes identiques à celles du cimetière français de Paraïso. Un autre Cimetière Français ! Hélas celui-ci aussi voué à la disparition. 
   
L’île fût offerte par Omar Torrijos, Président de l’époque, à son ami John Wayne. Après la mort de ce dernier, elle a été rachetée par un citoyen Suisse, éditeur de son état. Mais, traversée régulièrement par les vagues lors des grandes marées (merci Mr Réchauffement de la Planète) l’île est maintenant en état d’abandon total.

JJ

   Cette plaque commémorative fût apposée à l’initiative de notre ami Joseph Jos*3, chargé de la gestion de la "Colonie Antillaise". Les documents ci-joints qui montrent des vues de l’hôpital de Cerro Ancon (en haut) et d’une salle d’opération de celui de Colon sont extraites de son excellent livre "Guadeloupéens et Martiniquais au Canal de Panama. Histoire d’une émigration" (édition L’Harmattan- 2004). Joseph, grand ami du Panama, consacre beaucoup de son temps à un honorable travail de mémoire, à la fin de son ouvrage, il écrit : "Valait-il la peine de mettre ici en lumière, comme l’un de ces "regards de peuples morts qui pour toujours éclairent*" ? Sans doute, car même si le destin de cette émigration devait être sans postériorité pour les Antilles françaises, elle resterait obstinément, aux yeux de l’Histoire, comme l’une des pages les plus fières de la Caraïbe"

* Citation de Paul Valéry
Notes :

*1- L’hôpital fut modernisé par les nord-américains. Devenu panaméen, il porte toujours le nom de William Gorgas, en hommage à ce médecin militaire qui éradiqua les fièvres meurtrières. S’appuyant sur la thèse du Dr Finlay, le médecin cubain qui soutenait que le moustique Anopheles était le vecteur de ces maladies, Gorgas fit assainir villes et campagnes avec le résultat que l’on sait. De nos jours, le Panama reste un des pays les plus sains de la région.
*2- Les inscriptions plus très lisibles indiquent: Parazols Marcelin et Vignol Clemant Philippe
*3- Joseph Jos, écrivain, professeur de lettres classiques, proviseur honoraire a été conseiller Culturel de l’Ambassade de France à Panama.

Publié dans Le Canal de Panama

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Gerald.masnada 27/03/2015 22:02

Bonjour, félicitaions pour ce travail. Je vais me rendre prochainement à Panama, je vais visiter tout ceci pour la deuxième fois mais avec plus d'intention. En effet je me souviens de l'état délabré du cimetière français.

LOCCI 10/03/2013 09:53

J'ai beaucoup apprécié l'article sur le cimetière des français du canal de Panama: je l'ai rencontré dans ma quête sur l'histoire d'un ancêtre,parti comme médecin sur place dans la période
1880-1889.
Tres bien écrit et illustré, cet article témoigne avec délicatesse et pudeur, des souffrances subies pour cette entreprise titanesque et néammoins admirable: il se dégage de cet écrit et de ces
photos, une douceur mélancolique qui doit contraster avec les sites touristiques classiques.
Merci pour nous avoir montré cet aspect du canal de Panama.

LOCCI 10/02/2013 20:41

j'ai apprécié le document sur le cimetière des Français
bien écrit et bien illustré.
Je constitue un dossier concernant un ancetre qui est parti de Corse recruté comme médecin par la société du canal
Je sais qu'il a passé sa these de Medecine en 1882...
Jaimerais retrouver des morceaux de son histoire là bas

comment s'y rendait-on ? lieux de séjour des medecins ? dossier administratif ? dates d'arrivée et départ...

Michel LOCCI

Joseph Jos 24/05/2011 15:02


Mon vieux Michel,
Bravo pour ce magnifique travail remarquablement documenté et agrémenté de très belles photos. Je le ferai connaître.
J’aurai bientôt à utiliser tes compétences. Je t'en parlerai par mail individuel
Félicitations et cordial abrazo
Bien à toi,
Amitiés de Joseph Jos