La cérémonie de la puberté des jeunes filles chez les Kunas du Panama (3 eme partie) )

Publié le par Michel Lecumberry

  Ça va chauffer!

  Tandis que les derniers soubresauts des équilibristes finissent de mâchouiller les cannes à sucre restantes, les grosses bassines débordantes de jus ambré arrivent une à une dans la cuisine communautaire réservée aux fêtes (Inna Nega). Aussitôt versées dans de gros chaudrons en fonte.

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  Au centre de la sombre hutte, on les a placés sur de vaillants feux de bois. Pas un poil inquiets, les préposés, ignorant les escarbilles incandescentes qui s’en viennent lécher les palmes de la toiture, activent la combustion. Les biibi, éventails traditionnels de palmes tressés, brassent l’air déjà porté au rouge, faut qu’ça chauffe ! Participant, mêlé au sein d’une équipe affairée mais sereine, tu es le seul à t’inquiéter pour la pérennité du chaume, hésitant à forcer davantage la surchauffe*1.

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  Très vite, une acre fumée enveloppe la joyeuse ambiance, laissant à peine distinguer le Inna Duled, responsable de l’élaboration du breuvage magique, officiant au raz des chaudrons, aidé de ses acolytes enfiévrés. Il lui faut doser, température du jus, quantité de café moulu et autres ingrédients secrets ajoutés. Parfois maniant au bout d’un long manche une demi-calebasse percée pour écumer le liquide bouillonnant, parfois s’asseyant à l’écart. Là, hors de l’espace-temps, portant au bec une courte pipe, en recherche d’inspiration, il abandonne ses yeux aux volutes d’une fumée trop légère pour être honnête. Revenant aux affaires, le voilà, Bocuse façon Kuna, qui ajoute une pincée de ceci ou un brin de cela. Mystère et boule de gomme. Il plane dans les senteurs sucrées, sa réputation en bouclier fait écran au doute. Il en est certain, comme chaque fois, son breuvage les enverra tous au 7ème ciel dans une dizaine de jours.

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  Le temps passe. Le feu peu à peu agonise, sevré de nouvelles buches. Ordre a été donné aux attiseurs agréés de rengainer leurs biibi. Parfois, comme italien surveillant son chrono devant la casserole de spaghettis qui bouillonne, le chef ordonne brutalement l’euthanasie à coups de seaux d’eau. C’est ça la science infuse. Bloug, bloug… les borborygmes de geyser islandais en grève vont en s’espaçant. Vient l’heure de passer à l’étape suivante : le refroidissement forcé, avant la mise en jarre.

  Le liquide encore brulant, porté dans les chaudrons comme des palanquins royaux, rejoint la salle des fêtes. Les hommes du village, tous venus armés d’un seau et d’une louche, prennent place sur les bancs rase-mottes qui cernent l’espace vacant. Un à un ils se lèvent et vont vers le chimiste*2 et ses assesseurs qui, vidant peu à peu les chaudrons encore fumants, remplissent à moitié leurs récipients portatifs. Rassis, le seau posé entre les pieds, les voila qui prélèvent en cadence une louchée du jus encore fumant pour le faire couler en cascade d’une bonne hauteur. Eclaboussures sonores. Gestes cent fois répétés. La hutte s’emplit de vapeurs de café trop sucré, de chants de torrents montagnards et de rigolades. Songez, ces hommes se retrouvant entre eux, n’ont de cesse de raconter à la cantonade les derniers potins concernant tel ou tel. L’humour, caustique, souvent grivois mais toujours bon enfant, déclenche immanquablement des guirlandes de rires communicatifs.

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  Quand on estime que le liquide imparti est désormais tiède, il faut le porter aux chimistes qui, jugeant si sa température est optimale, le versent dans les jarres sagement alignées. On recharge les seaux, il y a encore des plaisanteries à raconter…

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  Les chaudrons finiront par s’épuiser, au contraire des belles terres cuites ventrues. Le Inna Duled et ses aides vont fermer les jarres avec des palmes choisies sur le continent à cet effet, les liant autour du large goulot par de fines lianes. Le Kantule, dont nous reparlerons plus loin, psalmodie quelques chants pour demander aux divinités de bien vouloir activer la fermentation et de faire que cette inna (ou chicha fuerte*3) soit parfaite pour célébrer la cérémonie de la puberté de la jeune fille concernée. L’alignement des grosses amphores de breuvage vénéré est emmitouflé de couvertures ou de nappes de toile cirée. Il va rester là dix jours, protégé des mauvais esprits par des gris-gris. La tête emplie de rêves d’ivresse joyeuse, les villageois repartent vers leurs familles, riant encore de leurs bonnes blagues.

 

A suivre,

Retour sur l’article 1

Retour sur l’article 2

 

 

Notes :

*1- En fin du prochain article, je parlerai en quelques mots de mes expériences lors de ce genre de cérémonies. C’est entre 2001 et 2004 que j’ai eu la chance d’être invité pour les premières fois à de telles cérémonies. Malgré l’interdiction formelle de prendre des photos dans les huttes communautaires, des parents m’ont demandé de faire des photos-souvenirs avec l’autorisation de mon ami le sahila du village. La mauvaise qualité de quelques photos passées dans cette série d’articles s’expliquent, ce sont des scanners de tirages papier (à partir de pellicules argentiques) qui ont séjourné des années sur le voilier.

*2- Inna Duled, le préposé à l’élaboration du breuvage est aussi appelé maintenant le Químico (en espagnol), il a le savoir et l’autorité en la matière.

*3- Chicha fuerte (prononcer tchitcha fouerte) de nos jours, appellation courante en espagnol.

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Stéphane 14/10/2014 18:02

merci pour cet article très intéressant, on en apprend tous les jours.