L'art de la mola des Kunas du Panama

Publié le par Michel Lecumberry

1/ Origine de la mola
  
Nous l’avons vu dans l’article consacré à l’habit traditionnel des femmes kunas, les molas en sont l’élément essentiel. Précisons que dans la langue kuna actuelle mola signifie vêtement ou plus restrictivement la blouse (étymologiquement, le plumage de l’oiseau). Depuis que le motif de décoration est cousu et proposé à la vente séparément, il est appelé et connu dans le monde sous le nom de mola.

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   Les descriptions faites depuis celle de Andagoya* en 1514 jusqu'à John Mackie en 1699, ont toujours indiqué que les femmes kunas apportaient un soin particulier à leur présentation et arboraient des peintures corporelles. Une illustration du 16ème siècle nous montre un groupe de "cunas", les femmes portent une jupe mi-longue de fibres végétales (peut-être l’écorce écrasée d’un arbre, le cucua*1), d'amples colliers qui cachent en partie leur poitrine nue et un anneau dans le nez.
  
Pour réaliser leurs peintures corporelles aux formes géométriques, les femmes kunas se servaient de teintures extraites de certains végétaux*2. Principalement elles utilisaient :
l’achiote ou annatto (bixia orellane L.) plus ou moins foncé par un bain de sciure de cocobolo (dalbergia refusa) pour obtenir du rouge brun à l’orange
le rhizome du curcuma (curcuma longa L.) pour le jaune
le jus de la baie jagua (genipa americana) pour le noir bleuté **

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   On pense que ce serait vers le milieu du 18ème siècle, peut-être sous l'influence des Huguenots français (arrivés chez les kunas au nombre de deux cent quatre en 1700, et tous exterminés en 1757, deux seulement s’échapperont)*3 que seraient apparues des peintures sur les blouses portées désormais par les kunas. On ne sait pas précisément si ce sont des religieux catholiques de la colonisation espagnole ou des protestants qui les ont obligés à se vêtir.
  
L'apparition des molas cousues suivant la technique utilisée de nos jours, dite de "l'appliqué inversé", date de l'époque victorienne, ce qui correspond à la période durant laquelle les Kunas s'implantaient sur les îles. Les motifs choisis étaient alors principalement géométriques ou inspirés directement de la nature et de la vie quotidienne.
  
Les Nord Américains (merki), arrivés pour construire le Canal de Panamá en 1904, venaient aux San Blas pour récupérer du sable et exploiter des bananeraies. C'est à partir de ce moment que les motifs des molas ont commencé à présenter des sujets d'acculturation. Le phénomène s'est évidemment amplifié avec le développement du tourisme, l'arrivée d'images de presse et plus récemment de la télévision.

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   Au fil du temps, les tissus employés et les dimensions des molas ont évolué. Au début les motifs étaient toujours simples et réalisés dans des cotonnades un peu épaisses, les blouses portées sur la jupe tombaient jusqu'à mi-cuisse. De nos jours, nous l'avons vu, la blouse est rentrée dans la jupe, une mola mesure en moyenne 45 cm de large sur 35 cm de haut. Les Kunas ont longtemps employé la percale importée d'Angleterre mais actuellement elles utilisent le coton mercerisé ou la popeline qui proviennent de Colombie ou d'Asie.

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Présentation d'une mola des années 50 de la collection de Monsieur José Felix Llopis
 

(à suivre)

Notes :
*1- Pascual de Andagoya (1495-1548), originaire de la province basque Álava, co-fondateur de la ville de Panama en 1519, découvrit l’existence de l’Empire Inca situé dans un territoire nommé Pirú mais échoua dans sa colonisation. Il vécu par la suite sur le Panama.
*2- Dans le village de San Miguel (situé près de Penonomé dans une vallée de la cordillère centrale) vit une communauté que l’on appelle les Cucuas. Les hommes s’habillent pour les fêtes folkloriques avec des vêtements et masques très colorés réalisés entièrement avec le textile non tissé obtenu par martellement de l’écorce de cet arbre. (J’espère pouvoir aller les rencontrer bientôt dans le cadre de l’éco-tourisme solidaire qu’ils proposent, et en parler dans un futur article)
A signaler aussi qu’il y à peu de temps encore, les pagnes des emberas et des wounaans étaient faits cette matière.
*3- Les femmes kunas utilisent encore cette teinture pour dessiner leur trait nasal. Les hommes et femmes emberás et wounaans l’utilisent pour réaliser leurs tatouages tribaux. A noter que ce produit se trouve maintenant dans le commerce pour les tatouages temporaires des femmes occidentales.
*4- Loin de moi l’intention de ranimer un litige pouvant déclencher une nouvelle Guerre de Cent Ans, mais des historiens semblent privilégier la thèse évoquant des manigances des Anglais auprès des Kunas comme origine de ce massacre… Voir les articles consacrés à ces huguenots.

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