Emmanuel Jaffelin aux San Blas. Un philosophe rencontre des sages Kunas (5) Deuxième entretien

Publié le par Michel Lecumberry

  Plusieurs fois, lors de mes visites aux San Blas, la rencontre n'avait pu avoir lieu. On me signalait sa présence quelques jours avant mon passage ou bien l'on m'annonçait qu'il viendrait après mon départ. "L'homme qui promène son gros livre sur la Tradition kuna" déjouait sans le savoir le fervent désir que j'avais de le rencontrer. Quelques jours avant ma venue avec Emmanuel Jaffelin, j'accompagne une famille pour la visite d'un village voisin et, par hasard, on m'apprend qu'il sera dès demain dans les parages pour une réunion de Sahilas à Mamitupu. Le soir, je demande à Pablo s'il pense que nous pourrions le rencontrer: - tu rigoles! C'est mon meilleur ami, Pedro Martinez, un grand Argar, vous pourrez converser avec lui au lodge, je vais lui demander de venir vous voir après les réunions du Congreso. Pour recevoir le philosophe voyageur dans deux jours, je tiens l'Entretien, avec un grand E, essentiel pour ses recherches. Viendra se greffer au programme celui, non moins essentiel, du premier jour raconté dans les articles précédents.

  art5-5-2  L'homme, que nous avons croisé hier soir, portait pantalon de toile, chemise et cravate impeccables. Le feutre noir qui le coiffait, en voie de devenir aussi idéal que le paletot de Rimbaud, n'égratignait même pas la prestance et la dignité que lui conférait l'ensemble. La taille, supérieure à la moyenne, ajoutait à la classe du personnage. Ce matin, pantalon de sport, sweater et casquette, il nous rejoint, décontracté, pour le petit déjeuner en compagnie d'Andrés Martinez*1 qui partira bientôt. Lui, restera pour s'entretenir avec nous plus de quatre heures durant…

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  A peine bu son café, de son maigre sac de voyage il extirpe deux très gros cahiers à couverture cartonnée. La patine des deux tomes de son "Journal" bleu passé apporte preuve qu'ils sont ouverts souvent depuis de nombreuses années. Plus de vingt ans précisera-t-il.

  - Je consigne ici tous les textes de la tradition et les illustre de dessins et peintures.

  C'est l'autre Grand Argar de Kuna Yala. Sa connaissance de la Tradition est telle qu'il est invité de village en village pour la transmettre au cours des réunions hebdomadaires de Sahilas. Un colporteur de marchandises spirituelles en quelque sorte…

  Emmanuel va lui poser les questions pour lesquelles il est venu jusqu'ici, il recevra les mêmes réponses, évidemment, mais c'est toujours intéressant d'avoir des confirmations de sources diverses. On reparle faute-justice et punition. Tellement surpris par la réponse faite hier par le Argar Dummat il me fait demander à nouveau: quelle serait la punition pour un meurtre commis, par exemple un Kuna tue un autre Kuna? Et sans hésitation la réponse fuse: Ce n'est jamais arrivé. Cet acte est inconcevable pour un Kuna, il sait qu'alors son esprit ne pourrait jamais rejoindre Sapibenega*2.

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                                       La Terre est Femme**

  Nous ouvrons les livres. Les textes, le plus souvent en kuna, se rapportent tous à la Tradition et à la culture. Heureusement quelques pages sont en espagnol, je peux ainsi, au hasard des pages, me rendre compte du contenu. Je trouve par exemple un long chapitre relatant la révolution kuna contre le gouvernement Porras en 1925. Pour la première fois je vais avoir la version écrite des principaux protagonistes de ces jours de lutte et des méfaits qui les ont entrainés. Totalement inattendu, disons-le absolument incroyable, j'obtiens l'autorisation de photographier l'ensemble des livres en échange de la seule promesse de ne pas en faire une exploitation commerciale (Quelle confiance, l'aval de la double amitié de Pablo doit y être pour quelque chose…). Pedro Martinez espère avoir un jour l'opportunité de les voir publiés, peut-être pourrai-je l'aider. Il faut dire que divers articles sont joliment enluminés de beaux dessins en couleur, certains traduisant la Tradition de manière ésotérique. D'autres sont assez crus, les enfants n'ont de ce fait pas accès au livre.

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  Emmanuel, qui ne cesse depuis deux jours de noircir les pages de son petit carnet, s'en donne à cœur joie, allant même jusqu'à recopier le dessin d'un nuchu*3. Le professeur de philosophie est un étudiant on ne peut plus assidu…

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  Le très sympathique et chaleureux Argar Dummat déjeunera avec nous avant de remettre ses cahiers dans son petit sac de grand voyageur. La pirogue motorisée l'emmènera vers un lointain village. C'est sa vie, itinérante et imprévue. Son frère cultive, pêche et pourvoit ainsi à ses besoins, ne désirant pas le voir perdre son temps à des tâches tellement insignifiantes au regard de sa vocation de transmetteur de Tradition. Resteront dans nos mémoires les signes d'au-revoir de Pedro, en route vers d'autres auditeurs gourmands de belles paraboles métaphoriques qui, surfant sur les mélopées psalmodiées, rassurent les Kunas. Oui, leur Tradition vieille de milliers d'années est toujours vivante.

Le dernier soir, à la veillée, séance dédicace

 

Epilogue

  A la lecture de ces articles vous avez dû vous rendre compte du grand bonheur que j'ai connu à partager ces deux jours avec Emmanuel Jaffelin et avec les Sages kunas. Ce fût un magnifique enrichissement pour moi. Au plan humain il restera parmi mes plus belles rencontres, amitié, humanisme et grandeur d'âme des participants firent de chaque minute un régal rare. Au plan culturel, la description globale d'un système de pensée, qui jusque-là, durant près de dix ans de relations avec les Kunas, ne m'avait été expliqué que par bribes éparses fût une passionnante découverte.

  L'amicale dédicace déposée sur mon exemplaire du "Petit éloge de la gentillesse", les paroles du retour vers Panama et, depuis, les échanges de messages avec Emmanuel, m'autorisent à penser que ce plaisir a été partagé. Le "Il y aura un avant et un après Kunas" lors de notre au-revoir reste pour moi, plus que la satisfaction d'avoir réussi à organiser ces rencontres, une belle preuve d'amitié. Emmanuel, tu sais qu'entre amis kunas on ne se dit pas merci, alors…

  Mais "à bientôt" (tekimalo!), ça on peut le dire et l'espérer...

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Le sac est prêt, dernière photo souvenir avec la famille de Pablo

 

Retour sur l'article précédent

 

Notes:

*1- Voir le début des entretiens

*2- La quatrième des couches supérieures, le lieu où tous les esprits des défunts rejoignent l'esprit de Paba, le créateur.

*3- Petite statuette de bois sacrée. Un très prochain article leur sera consacré. En attendant voir La médecine des shamans kunas

 

** "La Terre est Femme". Le texte commence ainsi: Dans notre monde des millions de femmes sont discriminées, exploitées et violées. La Terre aussi a été maltraitée, exploitée et violée, d'être devenue une immense poubelle, elle n'est plus un beau jardin. (...) Pour nous, Les Kunas, la Terre est notre mère. (...)

 

 

**

Pour le plaisir, d'Arthur Rimbaud retrouvons le paletot:

 

MA BOHÊME

(Fantaisie.)


Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
 
Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse ;
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
 
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
 
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

  Octobre 1870.

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