Emmanuel Jaffelin aux San Blas. Un philosophe rencontre des sages Kunas (4) Suite du premier entretien

Publié le par Michel Lecumberry

  Emmanuel Jaffelin, ne perd pas de vue son sujet d'investigation et essaye, par mon intermédiaire, d'endiguer le grand fleuve parfois métaphorique qui s'échappe du crane visiblement en ébullition du Sage.

  - Demande-lui de nous expliquer le rapport entre la cosmogonie kuna et la justice dans le village. Qu'il nous dise comment l'identification de la faute et la punition respectent cette cosmogonie.

  Une heure durant, par trois fois, il me faudra reposer la question, tant le Grand Argar tient à terminer son exposé pour sûrement apporter la preuve de la cohérence parfaite de leur système de pensée. Les petites précisions régulièrement demandées au cours de sa démonstration ne le mettront jamais en porte à faux ou n'engendreront quelque hésitation que ce soit. Avant de finir par s'approcher de la réponse attendue par Emmanuel, il parlera encore longuement des huit couches supérieures de l'univers peuplées d'esprits que certains humains, en l'occurrence les nele (lors de séances chamaniques - ndr) peuvent atteindre et des quatre couches situées au-dessus que nos esprits pourront connaître seulement après la mort. Pour s'approcher de l'évocation de la faute, il parlera de Nia, le diable, que Baba a créé dès le début pour justifier l'existence d'un paradis et de ses cinq fils qui représenteront la méchanceté sous toutes ses formes. Les "grands arbres", nos frères, sont nés avant Nía dans la création et par conséquent en connaissent les maléfices. Ils sont sur terre pour nous aider.

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Emmanuel Jaffelin en visite dans l'école de Achutupu

  Rassurez-vous, je ne vais pas retranscrire ici l'intégralité du dialogue qui suivit cet exposé de la cosmovision des Kunas. Par ci, par là quelques aphorismes ou assertions du Sage suscitaient un rapprochement avec d'autres philosophies, "Rien n'est permanent" ou encore un sourire: "Quand un homme atteint une grande connaissance scientifique, il perd sa sensibilité et devient fou" (Dire qu'au moment où j'écris ces lignes, des Suédois distribuent, en veux-tu en voilà, des prix Nobel…)*1. De la surprise aussi, je ne m'attendais tout de même pas à entendre évoquer ici, à Kuna Yala, le monde sublunaire d'Aristote ou encore le rapprochement de la cosmogonie kuna avec les couches de l'univers platonicien…

  Finalement, les deux sages, le Français et le Kuna arrivèrent à comparer les notions de faute, de justice et de punition dans leurs sociétés respectives. Emmanuel eut la grande surprise d'apprendre que de mémoire de Kuna, jamais un crime n'a été commis entre eux, cette faute est inimaginable. Le Argar Dummat, constatant les dommages produits par l'arrivée du monde moderne, pense que peut-être un jour cela pourrait arriver et indique que ce serait la seule et unique faute qui empêcherait l'esprit d'un Kuna d'atteindre Sapibenega (le paradis).

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  La notion de punition est définie différemment dans chaque communauté. Très peu de villages possèdent un petit cachot, nous avons prévu d'aller en visiter un demain dans un village voisin. Le Argar est plutôt pour des châtiments qui remettent immédiatement dans le droit chemin par la persuasion et par l'exemple. Il souligne que de mettre des petits délinquants en prison ne pourrait qu'augmenter le niveau de la gravité de leurs récidives. Dans le village où nous sommes, le fautif sera amené dans la case du Congreso et assis sur un tout petit tabouret, au ras du sol, les Sahila lui feront la leçon et il se sentira humilié devant les villageois réunis. Comme punition, dans la plupart des cas il devra réaliser des travaux communautaires. Dans d'autres cas, il sera flagellé avec un rameau d'ortie. La punition de la brûlure infligée par les propriétés urticantes sera doublée de l'effet bénéfique de l'usage médicinal reconnu de cette plante*2. (Je pense): belle métaphore du binôme punition/réhabilitation. A ce moment, Emmanuel me glisse en aparté: c'est à rapprocher du pharmakon des grecs*3. Le Argar précise: nous punissons par amour, pour convaincre le fautif de ne pas recommencer à mal se comporter et d'ainsi s'égarer hors de la Tradition.

  Nous lui demandons de préciser certains cas concrets. Un Kuna abat un arbre? Les grands arbres, il a déjà précisé ça dans la cosmogonie, font partie de la première création par Paba, ce sont nos esprits. Si l'homme coupe un arbre sans besoin, après sa mort son esprit sera ralenti dans la traversée des huit couches par les esprits qui y résident avant d'atteindre le paradis, c'est la punition. Mais, précise-t-il, ce n'est pas bien grave puisque le temps n'existe pas là-haut… et Paba ne punit pas. Si l'homme tombe un arbre par nécessité, construction d'une pirogue ou défrichement pour planter par exemple du maïs, il devra aller expliquer son besoin à l'arbre. L'esprit de l'arbre le quittera et alors il pourra être coupé. L'esprit de l'homme sera récompensé lors de son "passage" car il aura donné une utilité à l'arbre. S'il plante du manioc ou du maïs, il sera aussi récompensé car il aura donné à manger à sa famille mais aussi aux animaux qui pourront, en cas de besoin, se nourrir dans son jardin.

  Emmanuel Jaffelin évoque alors un autre sujet annexe, en signalant qu'en France le chiffre de la récidive tourne autour de 60%: - y a-t-il de la récidive ici? - Pas beaucoup, dans ce cas on augmente un peu la punition. – Si un Kuna récidive plusieurs fois et que les punitions s'alourdissent va-t-il commencer à haïr la société qui le condamne à répétition? Petit sourire du Sage: – Ce cas ne se présente pas, il est remis dans le droit chemin avant d'en arriver là.

  Les Kunas, qui je le rappelle jouissent d'une autonomie complète depuis 1925, ont déjà obtenu du Gouvernement Panaméen que les policiers en poste sur leur territoire soit d'origine kuna. D'autre part, le Sage précise qu'il y a en ce moment des réunions avec les services gouvernementaux concernés pour que les délinquants kunas vivant hors la réserve puissent venir purger leurs peines à Kuna Yala. Ceci dans le but de les remettre dans le droit chemin, par le rappel répété de la Tradition, avant qu'ils ne soient contaminés davantage par la promiscuité avec les autres détenus des prisons panaméennes.

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  L'entretien tire à sa fin, le Argar Dummat doit rejoindre le Congreso pour diriger la réunion des Sahila et Argar. De cet échange, avant tout, je garderai en mémoire l'atmosphère de grand calme qui s'en dégageait. A l'écoute de l'enregistrement je suis frappé par la suavité des paroles échangées, et reconnais à peine la voix du simple traducteur que j'étais, tant le phrasé paraît ralenti. Je garde aussi présente à l'esprit la grande sagesse qui émanait des petits yeux vifs du Sage et la chorégraphie de ses mains dansant sur la musique de sa voix posée. Cet homme est visiblement enveloppé d'une aura à la hauteur de la grande tradition que son peuple lui demande de perpétuer.

  Gentiment, il accède à ma demande de poser avec Emmanuel pour une photo souvenir et nous quitte en nous promettant de venir prendre le petit déjeuner avec nous demain matin.

  Pablo nous propose alors d'aller nous promener dans le village, l'occasion de nous désaltérer dans la petite case-boutique qui possède un réfrigérateur. Ah! la délectation de la première gorgée d'une bière bien fraiche…  Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai souvent à ce moment-là une pensée pour le petit bijou écrit par Philippe Delerm et l'envie d'en relire pour la Xème fois un chapitre ou deux, comme ça au hasard du livre ouvert, dès mon retour à la maison. Nous rencontrerons alors l'autre Grand Argar qui accepte de venir demain pour dialoguer avec Emmanuel Jaffelin.

 

(à suivre)

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Notes:

*1- petite preuve par 3, ou plutôt par 4 Oscars: A beautiful mind (Un homme d'exception) le magnifique film de Ron Howard avec Russell Crowe, Ed Harris et Jennifer Conelly

*2- voir les caractéristiques de l'ortie sur Wikipedia

*3- Si nécessaire: article Wikipedia pour se rafraîchir la mémoire, ce que j'ai dû faire dès retrouvée la possibilité de me connecter …

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