Emmanuel Jaffelin aux San Blas. Un philosophe rencontre des sages Kunas (2) Le voyage

Publié le par Michel Lecumberry

  “Illé l’heur’ de se lêû…vééé”. La voix métallique et nasillarde du cellulaire arrive par miracle à tarauder ton sommeil. Seul instant désagréable d’un voyage au San Blas, le réveil à Panama à des heures de pas d’heure! Pour retarder au maximum l’atroce rappel à l’ordre électronique, tu as évalué au millimètre près le temps qu’il te faudra pour être prêt. Bénissons le ciel, tu n’auras pas ici à nouer cravate. Pour la douche, tu t’es réservé cinq bonnes minutes. C’est bien le temps que mettra l’eau vivifiante pour t’aider à choper au vol quelques synapses avec mission de racoler vite fait trois ou quatre neurones éparpillés. Mais les deux tours d’oreillers supplémentaires que tu t’es généreusement accordé après l’affreux message ont amputé la douche d’autant. Cauchemar, la sonnerie du téléphone vient perturber le gazouillis de la cascade bénéfique. Hier soir, petite crise de parano, tu as intégré à ton logiciel une éventuelle panne de ton smartphone et pris une assurance-réveil. La préposée de l’hôtel ne t’a, pour une fois (on est à Panama…), pas oublié. Elle vise bien, tu viens juste de passer le savon. Courtois, pour éviter que la sonnerie ne finisse par réveiller les chambres voisines, à tâtons, par derrière le rideau ta main attrape au jugé une serviette. Dégouline alors sur le sol un Niagara jusqu’au chevet du lit et un Zambèze sur le retour et toi, pataugeant, tu pestes tout haut contre les San Blas et leur foutus départs ultra-matinaux.

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  A quatre heures du mat’, évidemment personne de compatissant aux cuisines. Les serveurs et autres maîtres d’hôtel roupillent encore sous leur couette. Pas même un bon café. Si, parfois une vague machine, mise au piquet dans un coin de la réception, croit te faire plaisir en déversant dans un gobelet de plastique un vague jus marron. Les américains, en cent ans d’occupation du pays, ont laissé essentiellement deux choses ici. La première, la voilà, au fond du petit récipient, s’évertuant à fumer pour essayer vainement de t’exciter les papilles. Cette chose-là, eux, ils ont osé l’appeler café. La deuxième? Et bien c’est la cause de cette impression subite qui t’a prise au sortir de l’ascenseur. Tu ne te trouves sûrement pas à la réception de l’hôtel mais, encore un peu perdu dans ton coaltar, tu as dû rentrer par inadvertance dans les chambres froides... Miracle, au bord de l’inanition, tu rencontres le sourire aimable et compatissant du chauffeur venu te chercher. Il est là, et toi aussi ! L’essentiel est atteint.

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  Et le philosophe ? Me direz-vous. Légitime comme question, vu le titre de cet article… Ben, lui aussi nous attend à la réception de son hôtel. Son calme de bonze himalayen me persuade : il va falloir que j’entreprenne des études, tardives mais sûrement bénéfiques, de philosophie. Rien ne dénote qu’Emmanuel a subi les mêmes affres matinaux. Pour ce qui est de mes futures études, bien sûr je plaisantais. Figurez-vous que si je n’étais déjà suffisamment zen, il y a longtemps que j’aurais quitté le Panama et poursuivi mon voyage…

  Voilà le petit aéroport des vols intérieurs. Flambant (à moitié) neuf. Il est en voie de finitions d’une réfection bienvenue. Mais tranquillisez-vous, la clim’ est déjà en état de marche. A cinq heures du mat’, c’est façon pôle nord. Si vous insistez, on peut vous la servir option pôle sud, mais franchement n’allez pas perdre de temps avec ça, je ne suis pas sûr que le résultat soit à la hauteur de vos attentes. Rentrez plutôt avec nous dans le sympathique et matinal coffee-shop. Le perco est super, le café vient de la région de Boquete*1 et les brownies sont moelleux, les merki *2ne sont pas mauvais en tout ce qu’ils ont laissé. Bon endroit pour attendre d’être appelé en salle d’embarquement. Petite conversation à bâtons rompus sur ce qui nous attend chez les Kunas. (Vous voyez bien que je suis quand même dans le droit fil de mon titre…). Emmanuel et moi sommes bien sur le chemin de la rencontre avec des Sages.

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  Sorti de la glacière. Un préposé guide les six passagers vers… Pardonnez-moi d’interrompre aussi brusquement cette délicieuse description mais une image, ou plutôt deux me sautent au cou. Pour faire simple, le temps presse… je vais tout compte fait vous les résumer en une seule, réunissant, à travers les siècles, deux grands artistes, Rodin et Bruegel l’Ancien. La petite colonne qui se dirige vers l’avion… pourquoi, c’est un avion ça ? Ce n’est pas plutôt un ULM ? Je disais donc, la colonne des six passagers "volontaires" me fait penser aux Bourgeois de Calais qui auraient pris place dans la Parabole des Aveugles pour se faire guider sur le petit bout de tarmac menant à l’échafaud oups ! pardon, je m’égare.  On se tasse, à l’avant deux passagers, dos à la route, font face aux quatre autres bien rangés deux par deux dans le minuscule écrin. L’avion, finalement c’est ainsi que l’on se doit d'appeler ce type d’engin, décolle au moment où les lambeaux de nuages se colorent d’une palette de couleurs pastel avant de s’évanouir au soleil levant. Magnifique. Les tours du nouveau Panama semblent vouloir nous atteindre de leurs lances audacieuses et miroitantes. La carlingue en vibre d’émotion. Les deux passagers, dos aux pilotes affairés, font des sourires d’ouverture, on les sent prêts à engager aimable conversation mais les moteurs (ouf, ils sont deux…) vrombissent comme le Latécoère de la Lola Rastaqouère de Gainsbourg. Les présentations échangées, ce sera pour plus tard…

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  Très vite, mais peut-être que les cinquante minutes de vol sont une éternité pour certains, en langage des malentendants j’invite mes compagnons d’infortune à jeter un œil par les hublots, c’est une métaphore, ils sont fermés. Nous commençons à survoler le fabuleux chapelet des îles de l’archipel. Il y a quatre cents ans environ, quelques villages ont su nager, quittant la côte moins hospitalière, pour venir s’y échouer. Quel spectacle que ces petits tas de cases entourés de turquoise. Les toitures de palmes entre-collées, se blottissent pour attendre courageusement la période fort ventée des alisés. Par ci par là s’en échappent, provisoirement, de petites voiles bigarrées soulignées d’un trait au fusain, on part à la pêche ou vers le lopin continental. Brusquement, le pilote n’hésite pas une seconde, le moment est venu de plonger en arc de cercle serré vers les palmiers qui tentent de chatouiller le ventre de son engin. Crissement des pneus sur le tarmac de béton fripé par les coups de soleil répétés. La petite cahute qui sert d’aéroport fonce vers nous. Pablo et son sourire Kuna nous y attendent.

  Il nous accueille, toujours chaleureux. J’ai droit à un abrazo d’anthologie. L’abrazo, faut que je vous explique. Bon, c’est facile. Au moment de faire une bise distraite à la personne connue, vous savez en faisant envoler ce petit bruit de succion bizarre, votre bouche formée en cul de poule tout en prenant soin de ne pas la poser sur la joue effleurée et de bien envoyer la petite chose vers l’horizon (il y en a même qui arrivent à faire ça quatre fois et en plus en alternant les côtés…) et bien, avant ce moment, vous repensez simplement à l’étymologie du verbe embrasser. Et là, vous allez pouvoir devenir un véritable hispano. C’est limite prise de lutte gréco-romaine. Du corps à corps, du vrai. Avec tapes dans le dos les plus sonores possible. Je vous donne un truc, il faut une certaine technique à la descente d’avion : si un ami vient vers vous, déposez rapidement votre bagage à main ou votre appareil photo dans la seconde qui précède cette gigantesque embrassade. Car cela ne ressemblera en rien à ces accolades de cinéma pratiquées par exemple lors des remises de breloques à l’Elysée, imaginez alors les dégâts matériels infligés au dos de votre ami si vous restez les mains occupées…

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  Les personnes qui assistent à l’abrazo si naturellement démonstratif de Pablo, doivent penser que la dernière fois que nous nous sommes vus c’était dans une tranchée à Verdun entre 14 et 18 (non les jeunes, ceci n’est pas un horaire…). Sachez que je l’ai quitté ici même il y a 48 heures (cette fois c’est un horaire…) et que nous n’avons jamais partagé un ragout de rat, plantés dans la boue jusqu’aux genoux, courbés sous les trajectoires des balles ennemies. Pablo, averti de la renommée internationale de notre hôte, respectueux, il a passé sept ans au Royaume de sa Majesté, servira une simple poignée de main, mais beaucoup plus amicale que protocolaire. Soyez-en certains, dans deux jours, pour les adieux, notre ami Emmanuel aura droit lui aussi à son abrazo

  Et le sujet de notre article alors? Ben, à vrai dire je ne pensais pas, en glissant cette page vierge derrière l’écran de mon laptop que j’irais batifoler aussi longtemps sur le chemin des écoliers. Pardonnez-moi, je vais faire plus bref désormais. Et me mettre à l’amende : je vais m’obliger à faire un autre article pour vous conter la suite, car c’est sûrement, j’en conviens, la raison de votre venue ici.

  Alors, avant de vous laisser vaquer à vos occupations, le plus bref, c’est ça : un quart d’heure de pirogue à moteur pour rejoindre l’île de Mamitupu*3 en général et le petit lodge de Pablo en particulier. Lequel, avant de nous faire servir un vrai petit déjeuner par son épouse Jacinta, prononce sous le linteau du "portail d’entrée" (attention Emmanuel !!! il est à un mètre cinquante-cinq.du sol le dit linteau!) ses paroles d’accueil venues, je le sais, je connais l’homme depuis si longtemps, du fond du cœur : Vous êtes ici chez vous!

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Pablo et Ana María, sa maman

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Jacinta

 

 

A suivre

Retour sur l'article précédent

 

Notes :

*1- voir la série d’articles sur les cafés du Panama

*2- les Américains en langue kuna

*3- Je crois vous l’avoir dit, mais deux précautions valent mieux qu’une, les U en kuna c’est OU comme en espagnol. J’ai toujours peur de déclencher des conflits familiaux, imaginons que vous lisiez à voix haute le nom de ce village et qu’une grand’mère se trouve dans les parages…

 

Les oeuvres d'art évoquées

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